Les abymes : des origines catastrophiques

Granier

XXI è siècle : au péage autoroutier de Chignin, à peine le temps de jeter un coup d'oeil au paysage. A droite, les ruines d'un mur d'enceinte et une jolie construction, dominant un vaste vignoble qui semble isolé, assis sur une butée, puis adossé en prolongement sur le flanc de la montagne. A gauche, un peu en retrait au delà d'une église portant une vierge dorée et d'un paysage vaguement valonné, une silhouette presque encore menaçante, une sorte de pyramide géante curieusement tronquée. Et pour cause, car il y a 750 ans...

XIII è siècle. La région d'Apremont en Savoie est plutôt dominée par les monts, d'où son nom. Le mont Granier, dont le nom signifie grenier à blé (du latin granarium) domine la région. Car la région est riche. Après avoir été longtemps inhabitée, les habitants des Bauges toutes proches sont venus d'installer ici par milliers : dans la région des Abymes, qui porte la trace vocale de ce qui est arrivé. De nombreux villages et communes reposent donc paisiblement au pied du mont. Myans par exemple, entre Chambéry et Les Marches, où se trouve une petite chapelle connue depuis le XI è siècle.

Oui mais voilà ce terrible 24 novembre 1248, où tout semble calme et le temps clément. En fin de journée, vers huit heures, la nuit vient de tomber et la pleine lune, très claire, semble survoler la région. Tout-à-coup, un violent tremblement de terre secoue la région, et bien au-delà, paraît-il jusqu'en Angleterre ! Le Granier, a tout l'air d'en être l'épicentre. Car à la droite du sommet, toute la montagne sans doute déjà minée par l'érosion s'effondre sur elle-même à la verticale sur plusieurs centaines de mètres. Les 500 milllions de mètres cubes de blocs d'éboulis et de terre dévalent ensuite dans la vallée, ensevelissant dans un fracas incroyable 5000 personnes, sur plusieurs kilomètres de long et de large. Jusqu'au village de Myans, les blocs s'arrêtant sur la porte du Sanctuaire, passant à gauche et à droite pour terminer leur course dans la vallée, presque au pied du vignoble de Chignin situé juste en face.

D'après la légende, des moines d'Aprement toute proche, au pied du Granier, ont été chassés le jour même de leur monastère et ont trouvé refuge dans la chapelle, qui alors les protège du cataclysme. Myans et sa vierge protectrice sont aujourd'hui un lieu de pélerinage, et l'on aperçoit facilement la vierge dorée en passant dans la vallée.

De ce véritable "Pompéi savoyard" et remplaçant la riche plaine, où a priori plus rien ne pourrait pousser, est né un vignoble atypique et courageux qui a colonisé intelligemment cette terre d'éboulis et de petits étangs suspendus, s'étendant entre les blocs de rochers éparpillés jusque dans les villages et les jardins.

Le sommet du Granier, qui a conservé son sommet à 1938 mètres, domine donc aujourd'hui le vignoble d'Apremont et des Abymes,

L'"abyme de Myans" portant bien son nom. L'appellation Abymes concerne les communes de Myans, Chapareillan, et une partie des Marches et d'Apremont. L'appellation Apremont concerne les communes de Saint-Baldoph, et une partie des Marches et d'Apremont.

Ces vignobles ont fait la réputation du cépage Jacquère, bien que celui-ci réussisse fort bien aussi en Chautagne, et avec des caractéristiques largement différentes. Les vins sont secs et fruités, et font merveille sur les poissons de lac et à l'apéritif. Mais par-dessus tout, on les destine à la raclette ou la fondue - il fait partie de la recette - et aux diots au vin blanc savoyards.

Il est amusant de noter que juste en face, presque à portée de voix, dans l'appellation Chignin, le blanc de Savoie à base de Jacquère cohabite avec nombre d'autres cépages. Dont le célèbre Bergeron du Chignin-Bergeron et la drôle de Mondeuse, qui ressemble de près à la Syrah et mûrit juste avant la neige, pour former des vins de garde souvent controversés et pourtant les plus typiques de la région et… les meilleurs ?

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